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mardi, 02 octobre 2018

SUR LE BOUT DES LANGUES ... CHRONIQUE DE M. FELTIN-PALAS

 
FAÑCH, UN PRÉNOM TRÈS RÉVÉLATEUR

Le 8 octobre s’ouvre le procès en appel d’une famille finistérienne souhaitant donner à son fils ce prénom écrit selon l’orthographe bretonne.

C’est un procès très symbolique qui s’ouvrira le 8 octobre devant la cour d’appel de Rennes. Sur le banc des accusés, un couple finistérien, Lydia et Jean-Christophe Bernard, dont le « crime » est d’avoir voulu écrire le prénom de leur enfant, Fañch, avec un « n tildé », selon l’orthographe bretonne traditionnelle. Une velléité rejetée en première instance, le juge ayant notamment considéré - je n’invente rien - qu’il en allait de « l’unité du pays ».

Juridiquement, le débat semble assez clair. Selon une circulaire de 2014, le ñ n’appartient pas à la liste des « signes diacritiques » (qui distinguent) autorisés par l’état-civil, à la différence du ï, du é ou du ç, par exemple. Ce qui laisse à penser que le jugement en appel aboutira au même résultat, d’autant que le ministère de la Justice a déjà annoncé qu’il se refusait à modifier la fameuse circulaire

Il demeure toutefois une petite incertitude. En première instance, les parents s’étaient présentés sans avocat, ce qui ne sera pas le cas le 8 octobre, où ils seront défendus par Me Jean-René Kerloc’h. A Rennes, ils pourront cette fois faire valoir de nombreux points de droit en rappelant, par exemple, que le ñ a été en usage en France pendant des siècles. 

Au-delà de ces considérations juridiques, ce procès relance surtout le débat de fond qui oppose depuis des siècles les amoureux de la diversité culturelle aux tenants de l’unité - souvent confondue avec l’uniformité. Car refuser le n tildé revient à oublier que le breton n’est en rien une langue étrangère, mais l’une des langues de France, au même titre que le français. « De ce fait, il serait légitime que l’Etat admette dans son état-civil les signes diacritiques de toutes les langues parlées sur son territoire, comme cela se passe à l’étranger. Que dirions-nous si le Canada, à majorité anglophone, obligeait les Québécois à écrire Hélène “Helene”, sous prétexte que l’anglais ne connaît pas les accents ? » interroge Fulup Jakez, le directeur de l’Office public de la langue bretonne.

La situation est d’autant plus paradoxale que, dans le même temps, les procureurs de France et de Navarre acceptent des prénoms comme Merdive, Euthanasia, Huterin, Beltrich-Blessing ou Lola-Poupoune (si, si) et qu’ils ne froncent pas le moindre sourcil devant le succès des prénoms anglo-saxons. Comme si l’Etat ne comprenait pas que, si menace il y a pour le français, elle ne vient pas du breton, du picard ou du basque, mais de l’anglais.

Ah, j’allais oublier. En première instance, le tribunal de grande instance de Quimper avait également estimé que le prénom Fañch menaçait le principe de « l’égalité sans distinction d’origine ». Une décision qui laisse pantois bien des observateurs étrangersSelon le ministère de la Culture, rappelons-le, notre pays ne compte en effet pas moins de 17 langues en métropole et près de 60 outre-mer. Si les mots ont un sens, « l’égalité sans distinction d’origine » devrait logiquement consister à les traiter de manière équivalente. Mais non : selon le tribunal, ce beau principe suppose au contraire d’en placer une seule au sommet et de priver les autres des mêmes droits. Autrement dit, rien de tel que l’inégalité pour assurer l’égalité… Un raisonnement original qui, appliqué à d’autres domaines, consisterait à privilégier sans trembler la religion catholique au détriment du judaïsme, la peau noire au détriment de la peau blanche, les hommes au détriment des femmes, et ainsi de suite.

Oui, c’est bien un procès très symbolique qui s’ouvrira le 8 octobre devant la cour d’appel de Rennes.
.MICHEL FELTIN-PALAS ( L'EXPRESS ) .

 

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