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jeudi, 12 juillet 2018

SUR LE BOUT DES LANGUES ... CHRONIQUE DE M. FELTIN-PALAS

 

Mathématiques contre Mathématix

A-t-on le droit, en France, d’utiliser la langue historique de sa région ? Pas toujours, visiblement. La preuve avec la querelle qui agite depuis quelques jours la Bretagne et le Pays basque. Dans le Finistère, une quinzaine de lycéens ont rédigé les copies de mathématiques du baccalauréat en langue bretonne, malgré l’interdiction formelle du rectorat. Des collégiens du même département leur ont emboité le pas lors de l’épreuve de sciences, comme des élèves de troisième au Pays basque. Mal leur en a pris : tous risquent de récolter une note catastrophique et de manquer leur examen. En effet, le ministère de l’Education campe sur une ligne ferme : pour le bac, seule l’épreuve d’histoire-géographie peut être rédigée en langue régionale ; pour le brevet, cette disposition est réservée aux mathématiques et à l’histoire-géographie.

Pour légitimer leur rébellion, les irréductibles Bretons rappellent qu’ils ont longtemps tenté de négocier, sans succès. Ils se réfèrent surtout au code de l’éducation, qui stipule explicitement : si « la langue de l'enseignement, des examens et concours (...) est le français », des « exceptions [sont] justifiées par les nécessités de l'enseignement des langues et cultures régionales ». Ils rappellent d’ailleurs que, depuis plusieurs années, les Basques ont le droit, eux, de passer l’épreuve de mathématiques du bac en euskara. Le refus qui leur est opposé marquerait donc une rupture du principe d’égalité.

La rectrice de l’académie ne tire pas les mêmes conclusions du code de l’éducation. Si celui-ci paraît clair, Armande Le Pellec Muller préfère se rallier à l’interprétation très jacobine qu’en a faite le Conseil d’Etat. Celle-ci, précise-t-il, insiste sur « l'équilibre à sauvegarder pour garantir la primauté du français ». Primauté visiblement entendue de manière extensive : sur une douzaine d’épreuves, celle-ci ne serait pas franchement menacée si le breton passait de une à deux... Quant à l’inégalité de traitement avec les Basques, la rectrice renvoie vers le ministère de l’Education nationale qui renvoie... à la liberté des académies.

La situation du brevet est tout aussi curieuse. En 2017, au Pays basque, les copies de sciences avaient été rédigées en langue régionale et tout s’était bien terminé. « Après avoir émis des réserves, le recteur de l’académie de Bordeaux avait finalement accepté de corriger les copies. Nous avons pensé qu’il en serait de même cette année, d’autant que des correcteurs bilingues avaient été convoqués», explique Hur Gorostiaga, le directeur du Réseau des écoles immersives basques (dans lesquelles tous les cours ont lieu en euskara, sauf le français et les langues étrangères). Une interprétation réfutée par ledit recteur. Olivier Dugrip assure au contraire, courriers à l’appui, avoir expliqué noir sur blanc aux intéressés que la dérogation accordée en 2017 ne serait pas renouvelée en 2018.

Quoi qu’il en soit, le ministère sait faire preuve d’imagination. Les recteurs de Rennes et de Bordeaux ont donné pour consigne de corriger les copies impies, mais... en distinguant les phrases rédigées en breton et en basque (qui ne devront pas être lues) des formules scientifiques elles-mêmes (qui
seront évaluées) et des éventuelles expressions en français. « Un signe de bonne volonté », selon le ministère. Pur jésuitisme, selon les défenseurs du breton et du basque, qui rappellent que les élèves concernés seront tout de même sanctionnés.

Querelle surréaliste ? Combat d’un autre âge ? Pas sûr. Ces nouveaux incidents ne sont que les derniers épisodes de la bataille séculaire qui oppose en France le pouvoir central aux langues régionales. Longtemps, l’Etat a cherché à les éradiquer. Depuis une cinquantaine d’années, souvent à contrecœur, il leur concède quelques droits, et notamment celui de les enseigner. Mais en limitant leurs moyens financiers, en refusant d’y nommer des enseignants en nombre suffisant et surtout en leur interdisant d’accéder à un statut digne de ce nom. « Quand il s’agit de passer le bac, les choses sérieuses commencent et les langues régionales sont renvoyées à la sphère privée dont, à Paris, on aurait voulu ne jamais les voir sortir », dénonce Fulup Jakez, le directeur de l’Office public de la langue bretonne.

Il ne faut pas s’y tromper. Cette situation d’infériorité, si elle persiste, conduira inévitablement à la disparition des langues régionales du beau pays de France. Cartoutes les études sur le sujet concordent: l’accès à des fonctions de prestige est un moyen indispensable pour sauver les langues dominées. En cela, la bataille des élèves basques et bretons n’a rien d’anecdotique..
.MICHEL FELTIN-PALAS ( L'EXPRESS )

 

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